Wednesday, May 16, 2007

Déjà vu

This is a short story I published a few years ago. As I read it again
today, it stirred up a lot of information in me. I felt like sharing it
again.

Ceci est une courte histoire que j'ai publiée il y a quelques années. Alors que je la relis ce matin, des vagues d'émotions me submergent. Je vais la partager avec vous.


Le temps s’arrêta sûrement. Du moins, il se ralentit, car il ne pouvait supporter la fulgurance de ce qui se passait. Le sang dans mes veines immobilisa sa course régulière vers mon organe vital, je le sentais. Ni mon existence, ni celle de mes étudiants ne pouvaient poursuivre sur une ligne temporelle normale. Vous savez sans doute de quoi je parle. Une telle souffrance n’est pas dans le plan original du Créateur. Alors quand quelque chose d’aussi intense se produit, l’univers n’arrive pas à suivre. Et meme au ralenti, la quintessence de ce qui m’arrivait, dépassait mon entendement. Ce ne fut qu’au moment où mes yeux croisaient ceux d’Alison, que je lisais la terreur dans son regard que je compris que quelque chose d’inconcevable venait de se produire.

Aujourd’hui, c’est le claquement de la chute du livre d’Histoire que Christian a laissé tomber par terre qui a provoqué ce cinéma, cette sequence d’images vives. Hier, c’était la cruauté dans la voix de ma sœur alors qu’elle disciplinait ma nièce qui m’a soudainement transportée sur les lieux où ma mère élevait la main au-dessus de ma soeur. Ça m’arrive constamment. Je commence à peine à m’y habituer, même à y prendre goût. Après tout, ce sont ces moments de cristallisations parfaites du temps qui déclenchent mon écriture. On peut dire que c’est mon obsession à comprendre les choses et les gens, et surtout le plaisir que j’éprouve lorsque je voyage, qui fait qu’aujourd’hui je me retrouve face à face avec Alison, loin d’ici, loin de mes obligations très importantes. Le présent est toujours plus intéressant une fois qu’il est passé, qu’il est devenu un produit de notre mémoire. Je suis sûre d’avoir écrit ça quelque part.

Cette fois-ci, il y a quelque chose de particulier : le silence m’inquiète. En fait, je n’arrive pas à distinguer si c’est une absence de son ou si c’est l’éclatement d’un seul bruit si percutant qu’il en est assourdissant.

Dans tous les cas, je ne pus entendre ce qu’Alison essaya de me dire. C’était une enfant particulière. Le matin, elle était toujours la première arrivée dans la salle de classe. Il m’était alors impossible de lui cacher quelque état d’esprit qui m’habitait. Souvent, elle restait à mon bureau pendant plusieurs instants, sans rien dire, sa main sur mon épaule, comme pour me rassurer de ce qui pouvait me tourmenter. Ce matin-là, à la manière d’une voyante elle me dit : « Mademoiselle, would you keep an eye on me today. » À travers le cristal de ses yeux si bleus, je ressentis la profondeur de son inquiétude.

Les enfants écrivaient une composition en français. Le silence dans lequel ils se concentraient était différent de l’ordinaire, angoissant. Je les regardais. Je les trouvais beaux. Habituellement, je pouvais dénoter le bruit silencieux du mécanisme actif de leur créativité. C’était différent ce jour-là. Ils en furent tous à la fin de leur histoire. Une fausse sérénité, un assouvissement prématuré régnait dans la salle de classe. Les enfants sont pure intuition.

Mes mouvements ne furent certainement pas commandés par ma pensée. J’étais un personnage dans une pièce de théâtre qui, connaissant ses répliques par cœur, réagissait automatiquement le moment de la représentation venue, à la manière d’un réflexe. Je savais mon texte. J’avais déjà répété mon rôle. Aujourd’hui, je peux affirmer avec certitude que je l’avais bel et bien répété un nombre infini de fois.

L’énorme crevasse dans le plafond laissa entrer la lumière du soleil. Cette lumière, on eut cru que c’était le Messie qui nous venait en aide. Je me relevais, car il semble que je sois tombée au moment où le temps a repris son rythme régulier. Christian a l’habitude de dire que ses bras et ses jambes bougent trop vite, plus vite que le temps. Il n’arrivera jamais à partager le même espace-temps que ses camarades. Lui aussi c’est un enfant particulier. Dans un moment comme celui-là, il nous aurait été d’un grand secours. À l’instant crucial du ralentissement temporel, il nous aurait prévenus de l’imminence de l’impact et la Providence aurait ainsi été déjouée. Cependant, je n’eus pas la chance de l’avoir comme élève à cette
époque.

Le vacarme de son livre d’Histoire qui percute le sol et je me retrouve essayant de tous les rassembler. Programmés eux aussi, ils se projetèrent dans toutes les directions. L’intentionnalité de nos mouvements ne fut pas très claire. Nous répondîmes tous à un ordre supérieur, qui, ce jour-là, avait décidé que ce serait la fin. Du moins, la fin d’un chapitre. Le plafond s’effondra sous l’impact de la bombe. Mes poumons s’affaissèrent sous la pression. Je le revois parfaitement maintenant. Personne n’a survécu le jour où l’obus a anéanti notre univers, seulement nos souvenirs. C’est gravé en permanence sur nos mémoires étendues.

Alors que je me penche pour ramasser le livre de Christian, j’ai l’impression que le souffle me quitte encore une fois. Mais ce n’est qu’une impression, un déjà vu. Je respire bien, mes élèves sont en train de travailler sur leur projet. Je comprends maintenant d’où vient mon angoisse. Je dois écrire ça quelque part : Fragments de silence.

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